L’ECOLE DE GUYANE DANS LES MEDIA : L’ARTICLE DE MEDIAPART

jeudi 2 juin 2016
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Ecole en péril: la Guyane passe en zone d'éducation prioritaire renforcée

27 mai 2016 | Par Faïza Zerouala- Mediapart.fr

Après des semaines de mobilisation, d'annonces et de contre-annonces, de changement de recteur, la ministre de l’éducation vient d’annoncer le passage en REP+, l'éducation prioritaire renforcée, de l'ensemble de l'académie de la Guyane. Cette décision tente d'apporter des réponses à la situation catastrophique de l'éducation.

 

La bataille des mots a été virulente. Les uns parlaient de « malentendu », les autres de « mensonge d’État ». Depuis presque une semaine, la communauté éducative ainsi que des parents et les syndicats étaient mobilisés pour obtenir le classement de l’académie entière de Guyane en zone d’éducation prioritaire renforcée, en REP+, selon la terminologie officielle en vigueur. Le mardi 24 mai, 600 personnes ont manifesté devant le rectorat, 80 % des enseignants étaient en grève selon le porte-parole de l’intersyndicale locale.


La protestation a payé, la ministre de l’éducation nationale a expliqué le mardi 24 mai à l’assemblée nationale (visible ici à partir de 44 minutes), après une question de Gabriel Derville, député de Guyane au nom des autres parlementaires du département, que toute l’académie passerait dès la rentrée prochaine en éducation prioritaire renforcée, à l'exception d'un collège. À l'heure actuelle, il existe en Guyane 30 collèges publics, un seul hors éducation prioritaire, et 151 écoles. Najat Vallaud-Belkacem a promis de signer un arrêté très prochainement pour entériner cette annonce, « une mesure de justice », a-t-elle déclaré. 


Cette évolution de statut a été arrachée dans des conditions rocambolesques. D’abord, les enseignants et parents se sont basés sur une annonce faite par l’ancien recteur de Guyane, Philippe Lacombe. Lors d’une conférence de presse, le 20 janvier 2015, dont France Guyane fait un compte-rendu précis ici, il avait évoqué la nouvelle carte de l’éducation prioritaire renforcée. Tous les collèges de l’académie, sauf celui de Auguste-Dédé de Rémire-Montjoly, devaient bénéficier de cet accompagnement.


Puis la confirmation en a été faite par écrit lors des comités techniques académiques du premier et second degré en février et mars 2016. Jusque-là, rien d’anormal. Des projets pour porter ce renforcement ont été pensés au sein des établissements, désormais ramassés en réseaux, constitués d’un collège et de plusieurs écoles. L’idée étant de permettre des échanges entre les différents niveaux afin de mieux cerner les difficultés en amont et organiser un travail de suivi. La rentrée avait été préparée sur ces bases.


Seulement, la valse des recteurs est venue compliquer l’affaire. Le 2 mars, en conseil des ministres, un mouvement est annoncé. Philippe Lacombe, recteur de l’académie de la Guyane, est nommé recteur de l’académie de Corse et Youssoufi Touré, professeur des universités à Orléans, le remplace à son poste.


Ce dernier a voulu se présenter et rencontrer les acteurs syndicaux locaux. Au détour de la conversation, au cours de laquelle tous les sujets sont brassés, ainsi que le rapportent plusieurs participants à cette rencontre, le successeur de Philippe Lacombe leur explique que, non le département ne va pas intégralement basculer en éducation prioritaire renforcée et que la carte ne va pas bouger jusqu'à 2019. Sur le moment, la délégation demeure coite et ne réagit pas à cette nouvelle, qui compromet ses plans. Le recteur explique aux syndicats qu’ils n’ont pas compris la teneur des décisions.


Tous sont persuadés ne pas avoir mal interprété les propos de Philippe Lacombe. Youssoufi Touré leur confirme que l'arrêté ministériel prévoit de maintenir la situation actuelle, soit dix établissements en REP et dix-neuf en REP+. Alors que lui-même a signé fin mars une circulaire qui définit le cadre du mouvement de mutation intra-académique 2016 mentionnant la liste des 30 collèges REP+ (et un REP). Le document est affiché dans tous les établissements de l’académie.


Interrogé par la presse locale, Youssoufi Touré récuse le terme de « revirement » puisqu’il n’y aurait jamais eu d’annonce ferme. Il émet l'hypothèse d'une « confusion » ou d'une « erreur de communication » mais réfute toute rétractation. Au ministère de l'éducation nationale, on maintient l'idée d'une « information mal comprise » et on met l'accent sur les efforts particuliers mis en œuvre dans le département, où 60 % des collèges sont en éducation prioritaire renforcée là où ce taux est de 7 % en métropole. D'autant, y assure-t-on, que les moyens injectés pour soutenir cette académie fragile demeurent les mêmes, éducation prioritaire renforcée ou pas. Faux, rétorquent les syndicats. L'arbitrage final revenait à la ministre qui a choisi de corriger cette bévue en accédant aux desiderata des acteurs éducatifs.


Au-delà des seuls chiffres, la réalité quotidienne justifie largement le placement du département en éducation prioritaire renforcée. Tout tient dans ce dernier terme. D'aucun argueront que la différence entre REP et REP+ est minime, ou qu'il s'agit d'un caprice de la communauté éducative. Rue de Grenelle, on sous-entend, aussi, que la polémique et la mobilisation qui s'en est suivie ont pu être mues par des considérations moins nobles qu'il n'y paraît, à savoir l'indemnité plus importante perçue par les enseignants de REP+, revalorisée (1 734 euros pour les REP et 2 312 euros annuels pour les REP+ ).


Alexandre Dechavanne, porte-parole de l'intersyndicale, dément avec fermeté : « Ce n'est pas une question indemnitaire mais humaine. Ici, nous faisons face à une grande détresse sociale. En basculant en REP+, on va pouvoir avoir une décharge horaire (1 h 30 hebdomadaire) et avoir plus d'assistants sociaux. Ils sont débordés alors que nos élèves sont dans des situations délicates, il y a des viols, de la maltraitance, des grossesses précoces, de la drogue, de la délinquance », explique-t-il.        

« En Guyane, la fusée décolle mais pas l'école »

Les récits des acteurs éducatifs locaux font état, en effet, d'un département en grande souffrance et d'un paysage scolaire sombre. Comme souvent en éducation prioritaire, le terme d’urgence n’est pas galvaudé. Les imbrications entre difficultés sociales et scolaires se révèlent. « Un défi » permanent, estiment ceux qui chaque jour doivent composer avec ces données. Le manque de maîtrise du français demeure le principal handicap des élèves, rendant l'assimilation des fondamentaux plus compliquée.

 

Même si, en parallèle, tous vantent les atouts de ce département multiculturel, où se chevauchent Noirs marrons, Créoles guyanais, Français métropolitains, Surinamais, Brésiliens, Haïtiens et Chinois. Fabienne Rochat, co-secrétaire departementale du SNUIPP-FSU, rappelle que 80 % des élèves parlent une autre langue que le français : « Pour eux, ce n'est souvent que la langue de la scolarisation. Certains parents se désengagent aussi car ils ont eu une expérience négative de l'école. »

 

Pour comprendre ce qui se noue ici, il faut remonter le fil. En avril 2014, à Cayenne, un professeur échappe à une balle perdue, alors qu'il se trouve en salle informatique. Le collège Paul-Kapel est niché au cœur de la cité. Les enseignants exercent leur droit de retrait et en profitent pour porter leurs autres revendications sur l'éducation et appeler de leurs vœux le passage en éducation prioritaire renforcée. Avoir des effectifs réduits, maximum 25 élèves, mais aussi une décharge horaire permet de créer des projets, d'être plus efficace. La décharge de service peut aussi servir à rencontrer avec les familles les travailleurs sociaux ou autorise un encadrement renforcé. Les enseignants espèrent souffler, tant leur travail se confond parfois avec celui d'assistants sociaux. Le taux de chômage ici tutoie les sommets, le double qu'en métropole (21,9 % contre 10,4 %). 


Et bien sûr, cela a un impact sur la réussite scolaire. Les déficits sont humains mais aussi matériels. Il y a peu de bibliothèques, pas assez d'installations sportives. L'école numérique demeure un mirage, certaines écoles dans les territoires les plus reculés n'ont même pas un accès régulier à l'électricité ou même à l'eau potable. Certains élèves qui y habitent dépendent des transports en commun pour se rendre à l'école. Ils doivent se lever très tôt pour effectuer le trajet d'une heure, une heure et demie en bus. Quant à ceux qui le ratent et n'ont pas la possibilité d'être accompagnés en voiture par un tiers, ils ne se rendent pas en cours. Sarah Ebion, co-secrétaire académique du SNES Guyane, précise que souvent ces enfants passent la journée le ventre vide, car des cantines manquent. Un système de collation a été mis en place mais pas assez généralisé, seuls douze établissements en proposent.


Deux parlementaires guyanais, Antoine Karam et Gabriel Serville, ont exposé ces difficultés dans un texte publié en octobre 2014. Louisa Chalal, parent d'élève qui a soutenu la mobilisation et qui assiste aux conseils de discipline au collège où son fils est scolarisé, raconte que certains élèves ne savent pas lire correctement en 4e et qu'ils perturbent la classe, faute de s'y sentir bien. Cette aide-soignante de 48 ans s'inquiète : « Quel avenir offre-t-on à ces enfants ? La Guyane a besoin de respirer », conclut-elle. 

 

Dans les propos des uns et des autres, un terme surgit spontanément, « le mépris ». Pour eux, si la situation est si dégradée c'est parce que l'institution porte peu de considérations à l'outre-mer, que ce soit la Guyane ou Mayotte. « Il y a un gros retard à combler par rapport à la métropole mais comme ce sont des Noirs et des Amérindiens, tout le monde s'en fiche », rapporte l'un des acteurs éducatifs qui souhaite rester anonyme. Il a épluché les différentes statistiques, éloquentes tant elles traduisent le dénuement du territoire. 


L'éducation prioritaire, d'impulsion mitterrandienne, est née au début du septennat, portée par Alain Savary en 1982. Le ministre entendait, en créant les ZEP, marquer une rupture forte en remettant en question le mythe de l'équité républicaine. Finie la répartition égalitaire des ressources, il faut désormais donner davantage à ceux qui ont moins, comme en Guyane.


Pour déterminer les réseaux bénéficiaires, la réforme de l'éducation prioritaire annoncée fin 2014 a été conçue de façon qu'il soit tenu compte dans ses calculs de quatre critères principaux : le pourcentage d'élèves issus des catégories sociales défavorisées, celui des élèves issus de zones urbaines sensibles, le pourcentage de ceux en retard à l'entrée en 6e et le taux de boursiers.


Les acteurs éducatifs qui se sont mobilisés le reconnaissent, même ces mesures sont toujours insuffisantes pour résorber les inégalités. « Ce classement n'est pas la panacée mais ça permet d'avancer et symboliquement on est pris en compte », reconnaît Alexandre Dechavanne. Tous rappellent que le département abrite la base de lancement de la fusée Ariane à Kourou, symbole de la haute technologie française mais estiment que la Guyane ne peut se résumer à cela. Il y a quelques années, le FSU en avait même fait un slogan : « En Guyane, la fusée décolle mais pas l'école. » 

 

Sans compter que le territoire n'attire pas les foules. Il est difficile de stabiliser les équipes, alors même qu'il s'agit de l'une des conditions essentielles pour réussir à mener des projets et souder les professeurs. Près de 300 contractuels, souvent peu expérimentés, pallient le manque de personnel. Fabienne Rochat résume l'équation ainsi : « On est loin et c'est difficile. La démographie pousse. Il y a beaucoup de demandes des enseignants pour sortir de Guyane lors des mouvements de personnels. Au moins la prime adossée au REP+ peut permettre de corriger cela. »


De son côté, Sarah Ebion pointe le déficit en terme d'accompagnement des personnels nouvellement arrivés. Ceux-ci sont souvent désarçonnés par ce qu'ils découvrent. Les locaux sont délabrés et les élèves en grandes difficultés, de tout ordre. « Dans le premier degré, le concours est très ouvert, du coup nous avons des stagiaires qui ne sont pas toujours bien accompagnés. » D'autant que, souligne la responsable syndicale, l'école, avec la gendarmerie, sont les seuls services publics qui demeurent. Il faut être solide. Certains craquent. Alors même que les familles placent beaucoup d'espoir dans l'école perçue comme un levier d'ascension sociale. 


« Nous sommes à l’écoute de tous les maux de la société. De fait, les collègues s’engagent beaucoup sur leur temps libre, financent parfois eux-mêmes leur matériel. Ici, l'école a un réel rôle à jouer, encore plus que dans les banlieues de métropole », estime Alexandre Dechavanne. « Encore faut-il qu'on en ait les moyens… », ajoute-t-il. Le ministère semble, pour une fois, avoir entendu ces demandes.

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